Essais nucléaires et santé en Polynésie française


L’évolution du cancer en Polynésie française


Graves négligences depuis l’installation du CEP

Le cancer est un problème grave de santé publique en Polynésie française au même titre que les maladies cardiovasculaires. Le suivi de l’évolution du cancer est un véritable casse-tête en raison de la difficulté à obtenir des données.

On peut s’étonner qu’un registre du cancer n’ait pas été mis en place en Polynésie dès l’implantation du CEP. En 1966, les informations scientifiques de l’incidence des radiations sur le développement du cancer étaient connues : le rapport de la France à l’UNSCEAR pour les années 1967-68 aborde même ce problème en notant « la contamination humaine » en Polynésie due aux retombées des essais atmosphériques.

On s’étonnera donc d’apprendre que le Registre du cancer ne sera mis en place en Polynésie française qu’à partir de 1985, lorsque le Service de Santé des Armées a cédé la place de la Direction de la Santé en Polynésie à des civils. Ce Registre ne sera fiable, selon les experts du cancer, que dix ans plus tard. Plus étonnant encore, dans les territoires français du Pacifique, c’est en Nouvelle-Calédonie que le Registre sera mis en place dès 1977. Enfin en 2007, le Registre du cancer de la Polynésie n’est même plus homologué comme tel, faute de moyens financiers et de publications de travaux de recherche.

Les chiffres du cancer en Polynésie

Cette succession de négligences graves concernant la prévention et le suivi du cancer ne signifie pas, bien au contraire la rareté de cette maladie en Polynésie. Jusqu’en 2009, la plupart des soins de radiothérapie aux malades du cancer sont effectués dans les hôpitaux de métropole ou de Nouvelle-Zélande, et, depuis quelques années, les soins de chimiothérapie ont été délocalisés à Tahiti, Raiatea et Atuona.

Le décompte des évacuations sanitaires (Evasan) pour cancer permet donc d’avoir un ordre d’idée de l’ampleur du développement du cancer en Polynésie. En effet, les soins pour un patient peuvent nécessiter plus d’une Evasan par an ou espacer des Evasan de deux ou plusieurs années.

Tableau : Les évacuations sanitaires de patients polynésiens pour cancer

Année Evasan pour cancer
1985 89
1990 128
2000 335
2004 325
Sources : Ministère de la santé de Polynésie française
Les données 2004 ne tiennent pas compte des cancers traités par chimiothérapie en Polynésie.

Le nombre de cas de cancers nouveaux déclarés en Polynésie chaque année (incidence du cancer) est également important. Les chiffres de l’incidence du cancer sont plus significatifs que ceux de la mortalité par cancer.
En effet, les progrès de la médecine permettent heureusement aujourd’hui de stopper, dans certains cas, le développement de la maladie. C’est le cas notamment du cancer de la thyroïde lorsque celui-ci est soigné à temps.

Année Nombre de nouveau cas de cancer dans l'année
1985 284
1990 337
1998-2002 465 (moyenne annuelle)
Source : Ministère de la santé de Polynésie française.

Les études comparatives

Malgré toutes les études comparatives sur le cancer en Polynésie avec les données sur les populations polynésiennes du Pacifique (Maoris de Nouvelle-Zélande et Hawaïens), sur la population française et avec les données mondiales de l’OMS, il ressort clairement que deux types de cancers sont particulièrement importants en Polynésie française : les cancers du sang (leucémies notamment) et les cancers de la thyroïde…

Tableau comparatif de l’incidence des cancers du sang et des cancers de la thyroïde

Cancer Polynésie Hawaï Maoris (NZ)
FemmesHommes FemmesHommes FemmesHommes
Thyroïde 16,85,7 1,821,71 2,563,74
Cancers du sang 13,920,9 2,822,93 2,062,6
Source : Cancer incidence in French Polynesia 1985-95 (Voir Documents)
Les chiffres sont des taux standardisés aux normes de l’OMS pour 100 000 habitants
Cancers du sang : leucémies, myélomes multiples et autres cancers lymphoïdes cumulés


Les chiffres semblent si flagrants que les épidémiologistes imaginent toutes sortes de protocoles d’études pour trouver des causes à ces particularités sanitaires de la population de Polynésie française. Bien sûr, l’influence des essais nucléaires est minimisée quand elle n’est pas exclue de ces recherches.

En juillet 2006, M. Florent de Vathaire, l’épidémiologiste du cancer de l’INSERM qui, par ses études antérieures dispose d’une très bonne connaissance de la Polynésie a signifié par courrier au DSND, M. Jurien de la Gravière, qu’il ne pouvait expliquer autrement que par les essais nucléaires une dizaine de cas de cancers de la thyroïde. Cette minime révélation fut considérée comme une affaire d’Etat. Florent de Vathaire pourtant constamment cité pour ses études précédentes par le ministère de la défense fut sommé de rendre des comptes à l’Académie de Médecine. Trois « académiciens » dont deux sont connus pour être les plus fermes partisans de l’innocuité des faibles doses de radiations ont été chargés de faire un contre rapport sur le cancer de la thyroïde en Polynésie. On attend ce rapport dont on imagine les conclusions.

Les prometteuses recherches ADN

En 2001, le gouvernement de la Nouvelle-Zélande accordait une subvention de 200 000 dollars (NZ) à l’association des vétérans néo-zélandais qui avaient, pour la plupart, participé aux essais britanniques à Christmas Island en 1957 et 1958. Cette subvention a permis à l’association de faire réaliser une étude radiobiologique sur l’ADN d’un groupe de 50 vétérans. Cette étude a été réalisée par le Professeur Al Rowland de l’Université Massey de Palmerston-Nord et plusieurs collaborateurs dont le Professeur Parmentier de l’Institut Gustave-Roussy dans la région parisienne. Les résultats de cette étude ont été publiés dans une revue scientifique d’audience internationale en 2008.

Le Professeur Al Rowland démontre que même cinquante ans après une irradiation due aux essais nucléaires, on peut constater des altérations de l’ADN des vétérans des essais nucléaires en nombre trois fois plus important que pour un groupe de contrôle de 50 personnes qui n’ont jamais approché la moindre source nucléaire.

Fort de ce résultat, l’association britannique des vétérans des essais a reçu une subvention du gouvernement de M. Gordon Brown pour faire réaliser une étude similaire par une équipe universitaire choisie par l’association. Entre temps, le Professeur Parmentier, médecin soignant de patientes polynésiennes atteintes de cancer de la thyroïde avait réalisé une étude ADN sur un groupe de ces patientes et aboutissait à des conclusions identiques à celles de l’étude néo-zélandaise.

A ce jour, le ministère de la défense français, par l’intermédiaire du DSND, M. Jurien de la Gravière, s’est constamment opposé à ce type de recherches ADN qu’il juge « peu fiables ».

La santé des anciens travailleurs de Moruroa


La santé des anciens travailleurs de Moruroa est une des principales priorités de l’association Moruroa e tatou depuis sa création en 2001. Depuis cette date, l’association a organisé le « suivi » médical et constitué peu à peu les dossiers de ses adhérents.

Comme on le verra avec plus de précisions, le bilan sanitaire des quelques milliers de Polynésiens qui ont travaillé au CEP entre 1964 et 1998, depuis la construction des sites jusqu’à leur démolition, n’est guère brillant. Pour une part, il y a l’âge : le plus grand nombre des travailleurs a été embauché aux tous débuts du CEP.

Mais pour une autre part, l’association s’interroge : les problèmes de santé d’aujourd’hui ont probablement pour origine leurs conditions de travail et leurs séjours de longue durée sur les sites d’essais de Moruroa et Fangataufa et, pour une moindre part, à Hao.  

Moruroa et Fangataufa : des sites à risque radioactif

Très souvent, les anciens travailleurs de Moruroa sont accusés d’affabulation sur les risques qu’on leur faisait courir sur les sites d’essais. Aujourd’hui, nous disposons de preuves de la vérité de leurs témoignages. On imagine souvent que la période des essais aériens était la plus nocive et que le passage aux essais souterrains avait « enterré » les risques de contact avec la radioactivité. Là encore, la vérité est très différente : quelle que soit la période, essais aériens ou souterrains, des preuves s’accumulent pour attester les risques de contamination.

Si certains « métiers » à Moruroa étaient plus risqués que d’autres (plongeurs, foreurs, décontamineurs…), on découvre que n’importe quelle activité comportait des risques radioactifs, soit dans le temps de travail, soit dans les activités de loisirs… De plus, s’il est vrai que certains lieux des atolls étaient réputés dangereux (« Zones contrôlées ») et signalés comme tels, les personnels étaient soumis partout à des risques radioactifs en raison des conditions météorologiques, des vents ou de contacts avec des véhicules, outils, engins de chantier… se déplaçant en tout lieu des atolls. Comme l’attestent certains dossiers de santé, les personnels courraient des risques de contamination sur leur lieu d’habitation, notamment sur les « bateaux bases » du temps des essais aériens dont on sait que les circuits d’eau étaient contaminés.

L’alimentation comportait aussi des risques de contamination. Bien qu’officiellement le ministère de la défense affirme que l’empoisonnement du poisson à Moruroa et Fangataufa était dû à la ciguatera, des dossiers médicaux démontrent que le poisson était bel et bien contaminé par des éléments radioactifs issus de la bombe.

Aujourd’hui, la santé des anciens de Moruroa

L’association Moruroa e tatou compte 4 527 membres dont 115 qui, n’étant pas anciens travailleurs de Moruroa, ont adhéré en soutien. Actuellement, l’association a dénombré 310 anciens travailleurs décédés, mais ce chiffre est probablement largement sous-estimé car les familles ne communiquent pas toujours les informations au secrétariat.

Depuis l’application en Polynésie française de la loi du 4 mars 2002, dite loi Kouchner, qui autorise les malades à avoir accès à leur dossier médical, Moruroa e tatou a invité ses adhérents à recueillir les informations sur leur passé médical lorsqu’ils travaillaient à Moruroa et sur leur état actuel de santé. Début 2007, 394 dossiers médicaux d’anciens travailleurs sont pratiquement complets et près de 200 autres sont en cours de constitution.

Données de santé sur un ensemble de 394 dossiers médicaux

Les cancers

Le nombre total de cancers dont sont atteints les anciens travailleurs de cet ensemble s’élève à 129 (dont 88 sont déjà décédés), soit environ 30 %. Parmi ces cancers très divers, on compte 28 cas de leucémies ou d’autres cancers du sang (dont 20 sont déjà décédés) et 14 cas de cancers de la thyroïde.

Le nombre des leucémies et autres cancers du sang est tout à fait étonnant et inquiétant. Ces maladies sont considérées comme des maladies très rares. Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le taux de leucémies et autres cancers du sang dans la population mondiale se situe entre 2 et 4 pour 100 000 habitants.

Le nombre des cancers de la thyroïde chez les anciens travailleurs de cet ensemble est, lui aussi, étonnant. On sait que ce cancer atteint surtout les femmes et donc, ce nombre de cas paraît disproportionné, dans le groupe des anciens travailleurs qui est quasiment en totalité masculin.

Les autres maladies

Parmi les autres maladies non cancéreuses dont souffrent les anciens travailleurs de cet ensemble, on décompte 73 cas de maladies de la peau (gratte principalement) et autres maladies allergiques. On trouve également 46 anciens travailleurs qui sont soignés pour des maladies cardio-vasculaires et 14 autres qui ont des problèmes rénaux (dont une moitié sont dialysés).

La santé de la deuxième génération

On compte 68 enfants décédés soit à la naissance ou, pour la plupart, avant l’âge de 2 ans. Ces 68 bébés étaient les enfants de 39 anciens travailleurs. A cette mortalité infantile, il faut ajouter que d’autres anciens travailleurs ont déclaré n’avoir pas pu avoir d’enfants depuis qu’ils ont travaillé à Moruroa. Les anciens travailleurs de cet ensemble ont déclaré également avoir 18 enfants handicapés, 9 enfants malades de divers cancers et 17 enfants atteints de maladies diverses, dont plusieurs maladies cardiaques.

Estimation de l’âge moyen du décès des anciens travailleurs

Sur une liste de 310 anciens travailleurs décédés membres de Moruroa e tatou, on constate que l’âge moyen du décès des anciens travailleurs se situe à un peu plus de 55 ans. Selon les données de l’Institut Statistique de la Polynésie Française en 2006, l’espérance de vie des hommes polynésiens se situe à 71,4 ans. Cela suggère que les anciens travailleurs de Moruroa ont « perdu » entre 15 ou 20 ans d’espérance de vie par rapport à l’ensemble des hommes polynésiens.

Le suivi sanitaire des habitants des îles proches de Moruroa


Un point zéro sanitaire avant le 2 juillet 1966

Avant le 2 juillet 1966, date du premier essai à Moruroa, les autorités du CEP ont fait réaliser des examens (sommaires) de santé des habitants des Gambier et de Tureia. Les fiches de santé individuelles ont été datées du 30 juin 1966. On en décompte 415 pour les Gambier et 54 pour Tureia.

Concernant Tureia, les indications d’état civil sont très incomplètes, ne comportant parfois que le prénom ou seulement l’âge présumé. Avec l’aide des habitants de Tureia, une liste complétée a pu être établie avec un peu plus de précisions, montrant que la population de Tureia était plus nombreuse en 1966 et que probablement plus d’une vingtaine d’habitants de cet atoll avaient échappé au contrôle sanitaire des médecins militaires.

Les fiches concernant les habitants des Gambier sont mieux informées sur l’état civil des personnes qui ont subi cet examen de santé. Pour la presque totalité des 415 noms, la vérification a été réalisée sur les registres d’état-civil des Gambier grâce à la bienveillance de Mme le maire des Gambier et du personnel de la mairie de Rikitea.

Il est possible que le même recensement sanitaire a été réalisé pour les populations de Reao et de Pukarua, mais nous ne disposons d’aucun document.

Des examens en spectrogammamétrie entre 1966-1974

Les témoignages des insulaires attestaient d’examens médicaux pour toute la population sur la Rance, le navire du SMSR qui venait régulièrement à l’époque des essais aériens. La confirmation officielle est venue plusieurs décennies plus tard dans le livre publié par le ministère de la défense « La dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie » (2006).

Selon les indications officielles, les Gambier auraient fait l’objet d’examens au spectro à trois reprises en 1966 et une seule fois en 1968 pour une cinquantaine de Mangareviens. Le suivi spectro a été plus systématique de 1966 à 1974 pour les habitants de Tureia. Concernant les autres îles, on constate que d’autres îles, même assez éloignées de Moruroa comme Hao et Anaa, ont fait l’objet d’une mission spectro de la Rance.

Une étude à partir des données de spectrogammamétrie

Comme l’attestent les deux fiches de spectrogammamétrie d’un enfant de Reao et d’un habitant de Mangareva, les informations d’état civil sont mieux identifiées sur ces fiches que dans les documents médicaux d’avant le 2 juillet 1966. De plus, il est donc certain que le SMSR a dû archiver toutes les fiches individuelles de spectro pour les populations entre 1966 et 1974, soit un total de 1652 fiches selon le tableau du livre « La dimension radiologique ».

Avec de telles informations notées dans ces fiches, il serait donc possible de reconstituer les doses de radioactivité absorbées par les habitants des îles au cours de la période des essais aériens. Il serait également possible de vérifier ce que sont devenus au plan sanitaire toutes ces personnes aujourd’hui. Une étude sanitaire, à partir de ces données, permettrait de se faire une opinion plus réelle sur les risques que les essais ont fait subir aux populations des îles proches de Moruroa.


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 Glossaire

Mot 
  • ADN
  • Acide désoxyribonucléique
  • CEP
  • Centre d’expérimentation du Pacifique
  • DSND
  • Délégué à la sûreté nucléaire de défense (chargé des INID)
  • EVASAN
  • Évacuation sanitaire
  • INSERM
  • Institut national de la santé et de la recherche médicale
  • Irradiation
  • Exposition de l’organisme ou d’une partie de l’organisme à des rayonnements ionisants.
  • SMSR
  • Service Mixte de Sécurité Radiologique
  • UNSCEAR
  • Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants


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